Chapitre 4-1 – Menace
Gron le gobelin n’avait plus qu’à acheter du souffre à la boutique de magie de Xapar, pour que Rintam l’ambitieux puisse reprendre ses voyages dans le temps et l’espace, dans le but d’embaucher un stratège. L’ambitieux demeurait obnubilé par ses projets de conquête, malgré la menace que représentait le roi-démon Abigor pour le monde de Gerboisia. Pourtant Rintam n’aurait plus grand-chose à annexer si Abigor restait libre trop longtemps. En effet ce n’était pas pour rien que le roi-démon était surnommé le mal absolu. L’ampleur de ses destructions était phénoménale.
Abigor avait détruit des mondes entiers pour de simples broutilles. Il n’était pas motivé par l’envie de dominer, mais la soif de records, il voulait être le démon qui annihila le plus de mondes. Rintam avait une excuse pour son comportement insouciant, il ne s’y connaissait pas beaucoup en démonologie. Il savait créer un pentacle pour invoquer ou enfermer un démon, mais c’était à peu près tout. Il manquait d’informations sur les caractéristiques des créatures infernales. En outre les renseignements sur Abigor étaient rares, comme le roi-démon avait été enfermé pendant des milliers d’années, il tomba peu à peu dans l’oubli. Par conséquent dans le monde de Gerboisia, seule une poignée d’érudits disposait de connaissances fiables sur le roi-démon.
Les êtres infernaux n’étaient pas forcément mauvais. Certains avaient un solide sens de l’honneur, par exemple Uphir le principal serviteur d’Abigor prenait très à cœur les serments qu’il faisait. Il détestait mentir, il fallait des raisons très puissantes pour qu’il ose falsifier la vérité. Néanmoins beaucoup de démons s’avéraient avoir un comportement sadique, et prenaient un malin plaisir à semer le chaos et la destruction dans le seul but de se divertir.
D’ailleurs il y avait un prix chez ces créatures qui récompensait les démons qui avaient provoqué le plus de souffrances sur autrui.
Gron quand il arriva devant la boutique d’Elilim, fut assez tenté par la tentation de s’ouvrir au propriétaire du magasin afin de lui demander conseil ; et aussi de réparer ce qu’il considérait comme une belle erreur, rester inactif dans la lutte contre Abigor lui paraissait une sacrée bourde.
Gron : Bonjour monsieur Elilim, je voudrais cinq kilos de souffre.
Elilim (ton menaçant, mais aussi moqueur) : Gron vous me devez des milliers si ce n’est des millions de pièces d’or.
Gron : Je ne comprends pas, que voulez-vous dire ?
Elilim : Par exemple vous me devez mille pièces d’or pour l’usure de ma porte, vous mettez trois secondes à l’ouvrir et la fermer, cela l’use considérablement.
Gron (sincère) : Je suis désolé, je fermerai à toute vitesse votre porte désormais.
Elilim : En plus vous avez l’habitude de faire au moins vingt pas, chaque fois que vous venez dans ma boutique. C’est principalement de votre faute, si j’ai dû faire des travaux pour mon carrelage.
Gron : Je ne savais pas, je marcherai moins dans votre commerce.
Elilim : Les traces de vos doigts sur mes bocaux de verre, m’ont obligé à acheter un chiffon, il y a une semaine.
Gron : Je porterai des gants, lorsque je toucherai quelque chose dans votre boutique.
Elilim : Il y a un seul moyen de me satisfaire, il consiste à payer tout ce que vous me devez d’ici demain. Si vous ne trouvez pas un moyen de me rembourser, vous serez condamné à l’esclavage.
Gron (sincère) : Je vous en supplie, ne me forcez pas à devenir un esclave. Je suis prêt à travailler gratuitement pour vous pendant plusieurs années.
Elilim : Gron je blague, je me moque de vous. Tout ce que je vous réclame c’est cinq pièces de bronze, en échange du souffre.
Gron : Tenez voici votre dû. Vous avez réussi à me faire très peur. Au revoir.
Elilim (pense) : C’est bizarre l’aura de Gron, avait une parcelle d’énergie démoniaque.
Elilim l’archimage alla dans sa salle des rituels de premier plan pour jeter un sort de divination, afin de voir ce qui l’attendait dans l’avenir. Cet endroit était assez simple, mis à part des murs, un sol et un plafond faits dans un métal jaune qui amplifiait les facultés magiques, il n’y avait aucun ameublement particulier dans la petite salle pouvant contenir au mieux cinq personnes assises.
Malheureusement il semblait qu’une force puissante l’empêchait de connaître les détails de son futur. L’archimage apprit quand même quelques informations intéressantes, notamment qu’il pourrait être contraint de risquer sa vie à de nombreuses reprises, et qu’il était probable qu’il entama un long périple. Il hésita pendant quelques secondes sur ce qu’il devait faire. Il se rendit compte qu’abandonner longtemps sa boutique de magie lui déplaisait. En effet il avait peur de retrouver son magasin saccagé à son retour.
De plus Elilim voulait parfaire certains de ses sorts, comme le nettoyage surnaturel absolu, l’enchantement le plus puissant au monde quand on voulait rendre quelque chose propre. Le sortilège permettait à une seule personne d’enlever la saleté, dans un rayon de plusieurs kilomètres carrés, il laissait une odeur agréable, et il tuait la plupart des microbes.
Puis l’archimage se dit qu’il était égoïste de se complaire dans la routine et les vieilles habitudes, vu les enjeux puissants. Elilim ne savait pas encore ce qu’il devait combattre, mais il était sûr qu’il s’agissait de quelque chose de puissant, et de surtout maléfique. Si l’archimage choisissait de ne pas intervenir, de rester tranquillement chez lui, il risquait d’être un complice indirect de l’entité qui menaçait de nombreuses vies sur le monde de Gerboisia.
Alors il prit son courage à deux mains, demanda à quelques amis de surveiller sa boutique, d’arroser quotidiennement les plantes de son jardin, puis il alla en direction du donjon de Rintam l’ambitieux. Plus Elilim se rapprochait du domicile de Rintam, plus il avait le pressentiment qu’il avait fait le bon choix. Une fois qu’il arriva près du donjon, un orque armé d’une grosse épée rouillée, et servant de garde à la porte principale lui barra le passage.
Orque : Que voulez-vous ?
Elilim : Je voudrais voir Rintam, s’il vous plaît.
Orque : Pour passer il y a un droit de passage.
Elilim : Combien dois-je vous verser d’argent ?
Orque : Je veux quelque chose de très précieux, j’exige d’être payé en poussière.
Elilim : J’ai une pièce chez moi qui est un vrai nid à poussière, vous pourrez y collecter toute la saleté, si vous me laissez rencontrer Rintam.
Orque : Très bien vous pouvez passer.
Une fois à l’intérieur du donjon, Elilim l’archimage eut une vision prophétique. Il vit le roi-démon Abigor qui mettait à feu et à sang le monde de Gerboisia. Certains ruisseaux contenaient tellement de victimes, qu’ils se mettaient à charrier du sang au lieu de l’eau. Des millions de personnes s’avéraient pendues dans le seul but de divertir Abigor. Ainsi on trouvait des forêts qui contenaient moins d’arbres que de pendus. Les humains, les elfes et les nains qui eurent l’audace de résister étaient contraints à des choses atroces, comme de manger le cadavre de proches. Ensuite Elilim eut un aperçu du passé, il découvrit Rintam qui libérait involontairement, le roi-démon du parchemin magique qui le retenait prisonnier.
Enfin des bribes du passé, du présent, et du futur assaillirent l’archimage. Elles se déroulaient sur le monde de Gerboisia, mais aussi d’autres lieux. Elilim put voir des merveilles incommensurables qui le firent pleurer de joie, et des horreurs incroyables qui provoquèrent de l’effroi chez lui. L’archimage vit des choses normalement cachées aux yeux des mortels. Par exemple il sut quelle était la destination de la majorité des âmes qui furent contenues dans un corps d’elfe. Quand l’archimage sortit de sa transe divinatoire, il fut envahi de tristesse.
En effet il était en train d’oublier la majorité des découvertes et des secrets, qu’il avait exhumés durant ses visions. Heureusement tout ce qui était lié de près à Abigor le roi-démon restait gravé dans la mémoire d’Elilim. Les visions extra-lucides vidèrent en partie de ses forces l’archimage. Cependant Elilim en appela à sa volonté pour faire bonne figure. S’il montrait qu’il était fatigué, il serait plus difficile de faire entendre raison à Rintam. Il trouva son interlocuteur dans la salle des rituels majeurs du donjon.
Rintam : Tiens que désirez-vous monsieur Elilim ?
Elilim : Je suis venu vous voir pour remédier à un danger immense à l’égard des habitants de la région.
Gron : J’ai compris, vous vous êtes enfin rendu compte que la vue de vos vêtements de très mauvais goût était terrible pour la santé des gens. Vu que vos habits font couler des litres de larmes de sang au niveau des yeux, et vous voulez demander des conseils vestimentaires à maître Rintam.
Elilim : Non je suis là pour essayer de convaincre Rintam de se joindre à moi, pour combattre le roi-démon Abigor.
Rintam : Pourquoi moi un génie du mal, devrais-je œuvrer pour la justice et le bien ?
Elilim : Parce que selon les règles de la magie, celui qui a libéré Abigor de sa prison, est le mieux indiqué pour l’emprisonner de nouveau par l’intermédiaire d’un sort. Par conséquent vous êtes indispensable dans la lutte contre le roi-démon.
Rintam : Je n’ai pas envie de mettre Abigor en colère, en me dressant contre lui.
Elilim : Abigor est la cruauté incarnée, la méchanceté personnifiée, le vice à l’état pur.
Rintam : Dans ce cas-là il fera un très bon partenaire pour un génie du mal tel que moi.
Elilim : Abigor déteste les humains, vous n’avez quasiment aucune chance de lui plaire.
Rintam : Un homme normal serait sans doute tué sans pouvoir s’exprimer s’il rencontrait Abigor. Mais moi je suis anormalement charismatique et intelligent.
Elilim : Le roi-démon refusera de s’associer avec vous, il est trop ambitieux pour considérer une autre personne comme son égal.
Rintam : Vous me sous-estimez grandement, je suis tout à fait capable de charmer Abigor.
Elilim sentait qu’il aurait beaucoup de mal à inciter Rintam à lutter contre Abigor. Mais il jugeait pourtant qu’il était nécessaire de convaincre l’ambitieux de participer à la résistance contre le roi-démon. Sinon des forêts verdoyantes seraient saccagées de manière irrémédiable, des millions de gens périraient de façon atroce, des pays entiers seraient victimes d’événements funestes tels que la destruction de la majorité de leurs villes et villages. Pourtant Rintam était bien plus d’humeur à contribuer aux carnages prévus par Abigor, que d’œuvrer pour le bien commun.
Gron : Maître il y a une chose que vous devez savoir sur le roi-démon, il interdit aux gens de se vautrer sur des tas d’or, sauf ceux qui payent un impôt spécial d’une pièce de fer par siècle.
Une pièce de fer c’était absolument rien, c’était la plus basse valeur monétaire du monde, mais les propos de Gron produisirent un effet puissant sur Rintam. Ainsi était l’ambitieux, il n’avait pas peur de recourir au carnage, à la trahison, et à toutes sortes d’ignominies, mais payer un impôt même très léger était pour lui une infamie difficile à supporter.
Rintam : C’est désolant mais je reste partisan d’Abigor.
Elilim décida de prendre le relais de Gron pour argumenter afin de persuader l’ambitieux d’œuvrer contre Abigor. Il entendit dire que Rintam avait une liste de noms interdits comme fiscalité, taxes, et surtout un verbe qu’il détestait au plus haut point, parce qu’il représentait le contraire de l’action d’accumuler des richesses.
Elilim : Le roi-démon oblige ses subordonnés et ses associés à prononcer au moins une fois par an le verbe donner.
Rintam (furieux) : C’est une honte, une hérésie, un crime abject. Quelle perversité innommable. Abigor ose montrer de l’intérêt pour le verbe interdit, le symbole absolu de la répugnance, c’est intolérable ! Très bien je vais m’associer à vous Elilim pour lutter contre Abigor. Que faut-il faire pour vaincre le roi-démon ?
Elilim : La première chose à faire consiste à fabriquer un parchemin d’emprisonnement spécial. Le meilleur fabricant de ce type de chose est Cérumane.
Rintam : C’est parfait, j’avais justement l’intention d’entrer en contact avec Cérumane.
Gron : C’est dommage maître que votre incantation ait réduit en cendres le parchemin qui contenait Abigor.
